Jeudi 09 Septembre 2010
Martina Anagnostou : iconostalgie byzantine
« Il n'y a pas de hasard, répète-t-elle. Tous les pays où je suis allée ont une connexion avec la Grèce. » Où que la conduise son long voyage, au « hasard » des missions MSF qu’accepte son mari, Martina Anagnostou retrouve partout la même obsession des icônes de l’orthodoxie byzantine. Tous les chemins mènent à Rome, dit-on. Elle, c’est à l’autre Rome, une Grèce idéale, mythique peut-être, qu’elle ne cesse de retourner. « Pas celle du « berceau de la civilisation occidentale », mais la Grèce byzantine de la première expérience socialiste, inspirée du message du Christ. »
Retour par les voies de l’art, s’entend. Orthodoxe en création – pas en religion –, Martina peint des icônes contemporaines. « Pour les orthodoxes, les icônes ne sont pas des objets décoratifs ou éducatifs, mais une connexion de l’humain au divin. »
Agnostou
Pas de hasard, donc – et ça tombe bien. Je n’aime pas les questionnaires de Proust et Martina, étrangère à l’esprit de la Renaissance, n’est pas un « auteur ». Une partie de son nom le lui interdit : « agnostou, en grec, c’est quelqu’un d’inconnu, le nom de l’artiste qui ne peut pas signer. »
Martina Anagnostou : dès le début, quelque chose, dans ce nom propre aux consonances étranges plus encore qu’étrangères, me disait que dans cette inquiétante étrangeté même résidait la singularité de la personne qui le portait. Dans ce patronyme, d’abord, décidément impossible à mémoriser : Anagnostou.
Pas de hasard alors, non, mais les lois d’une onomastique fantasmatique. Celle du jeu des mots et de l’étymologie avec Proust quand même, et Freud peut-être.
An-agnostique…
J’ai rencontré Martina une première fois l’avant-veille de notre entretien, au vernissage de son exposition, « Climacus », au Musée d’Etat de l’art contemporain de Moscou. Bref échange au milieu d’un bourdonnement de langues où se mêlaient anglais, espagnol, russe, français même. Grecque d’après l’état civil, elle peut en effet se dire « internationale » : elle a quitté l’Ethiopie pour Moscou voici près de 3 ans, est passée par la Hollande et le Pakistan, fait ses études en Angleterre et passé son adolescence en Espagne…
Mais le grec, absent du choeur des langues vivantes, était partout présent comme langue morte. Il courait sur chacune des 30 toiles accrochées, à même leur surface toute de transparences et de reflets, de chapitre en chapitre du livre du moine orthodoxe Climacus dont Martina a tiré son inspiration esthétique et spirituelle*. De son aveu, ce grand projet a été une nouvelle tentative de retour à l’origine déjà presque perdue. Le russe moderne, qui hantait les travaux précédents, a dû céder la place au grec ancien.
Trois tours de ce dédale d’icônes plus tard, je m’arrête à nouveau : ANAGNOSTOU. Mon grec ancien, très ancien, s’est-il brusquement trouvé ravivé par ses icônes « littérales », comme elle les nomme ? Je lis maintenant : An-agnostou – non-agnostique.
Le surlendemain, rendu dans son atelier-studio de Podsosenskiï pereoulok, j’ose la question : pseudo d’artiste ou prédestination ? « C’est mon nom. C’est très ancien, il y a eu une diaspora grecque à partir du foyer méditerranéen, à la fin de l’empire byzantin. Beaucoup de noms ont été perdus et remplacés par d’autres qui faisaient référence à ce qu’étaient les gens. » ANagnostou : la double négation n’est pas de trop – Martina n’est pas une bonne croyante. « C’est ça, oui ! Je n’aime pas le prosélytisme, je déteste l’Eglise, mais je ne veux insulter ni la religion, ni les croyants. Moi, je suis venue à la Bible, au Coran, à la Thora, par le côté visuel des icônes. Et je me bats avec cela : mon côté logique dit non à mon côté spirituel. »
…MartinA
Ce nom très signifiant, Anagnostou, c’est son fil d’Ariane. « C’est le nom de mon père : je n’ai pas voulu y renoncer quand je me suis mariée. C’est la seule chose que je retiens de mon côté grec. Je m’éloigne de mes races étrange... Martina, qui parle un français presque parfait, veut sans doute dire « racines », et j’ai besoin de me sentir vraiment Grecque. »
Car il y a autre chose : son prénom, lui, n’est pas tout à fait orthodoxe. Il est même suédois, et non grec. « Je le tiens de Martin, mon arrière-grand-père maternel. En grec, il n'y a que Martinos, un nom de saint, et Maritina. Ma mère est Suédoise, mais moi je ne me sens pas du tout Suédoise. Martin, lui, était fasciné par l’histoire ancienne grecque. Et il faisait beaucoup de photos, il peignait. Tout cela me vient de lui. C’est par hasard que ma mère m’a donné son nom…
– Par hasard ?
– Non, ce n’est pas par hasard ! »
Anag-NOSTO-u
Ainsi va la loi dédoublée de la nostalgie : le retour, c’est l’éloignement. Martina, cela lui fait peur, mais il faut continuer. « C’est ailleurs que mon identité est plus claire. Et c’est en Grèce que je me sens le moins Grecque. »
* Le moine Climacus s’était retiré dans une caverne du Mont Sinaï, où il vécut au VIIe siècle (579-649). Il a laissé un livre à la réputation ésotérique composé de 30 « pas » à accomplir pour atteindre la perfection. On en saura et on en verra plus sur le projet Climacus sur le site de Marina Anagnostou.
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