Jeudi 09 Septembre 2010

Olga Krychtanovskaïa : « Poutine a détourné son intérêt des structures de force au profit de la direction de l’économie »

26 Février 2010 | Eminence | Simon Roblin |

Olga Krychtanovskaïa, spécialiste réputée des élites dirigeantes, étudie de très près cet objet sociologique « très sensible ». Tâche ardue. Et chacun sait qu’en Russie plus encore que partout ailleurs, on ne peut se passer, dans ce genre d’entreprise, des services d’un « insider ».

Quoique. En sociologie russe tout spécialement, il y a deux modes d’observation de l’objet : « masqué » ou « à visage découvert », vklioutchionnoe / nevklioutchionnoe nablioudenie. Dans le second cas, l’objet se sait observé, dans le premier non. « La première méthode, c’est celle que vous pratiquez par exemple… quand vous entrez au Parti pour en observer le fonctionnement de l’intérieur. » Ce n’est pas très différent, ajoute Krychtanovsaïa, des pratiques du kagébiste ou… du journaliste.

La sociologue a donc poussé le professionnalisme jusqu’à prendre sa carte du Parti – Russie unie. Or, les objets d’observation n’ont pas l’air de se formaliser. C’est que personne en Russie ne croira une minute, affirme-t-elle, qu’un intérêt autre que matériel – ici scientifique – puisse amener quiconque à s’encarter ! Il suffit donc, selon elle, de se couvrir d’une double casquette : participer à la vie du Parti d’un côté, étudier son fonctionnement de l’autre.

Bref, Krychtanovskaïa a emprunté une troisième voie : l’entrisme à découvert.

 

Le Courrier de Russie : Vos travaux montrent que le rôle des siloviki* dans le gouvernement, l’administration présidentielle, l’appareil d’Etat, n’a fait que croître sous les deux mandats de Poutine. Quelle place occupent-ils aujourd'hui, quelle est la tendance ?

Olga Krychtanovskaïa : Pendant la première année de présidence de Medvedev, leur nombre était stable, ils occupaient plus de 2 postes sur 5. Puis ce nombre a commencé à baisser partout : dans l’administration présidentielle, le gouvernement, les deux chambres du Parlement, au Conseil d’Etat. Mais cette diminution n’est pas synonyme d’affaiblissement. Il y a eu plutôt regroupement et retrait. Ce qui s’est passé, c’est que ces gens des services spéciaux qu’on appelait du temps de l’URSS des « cardinaux gris », parce qu’ils étaient toujours au second plan, se sont trouvés subitement poussés au premier plan sous Poutine. Ils n’y étaient pas habitués, et c’était pour eux une grande épreuve, de travailler en public, sous les feux de la critique. Aujourd'hui, ils sont retournés à la place qu’ils occupaient auparavant, et parmi les cinq adjoints de tout ministre, il y a toujours un représentant des services spéciaux.

 

LCDR : Qu’est-ce qui explique ce retrait, l’arrivée de Medvedev ?

O.K. : C’est une décision de Poutine, non de Medvedev, dont les soutiens occupent des places de 3e ou 4e rang et qui n’a aucun pouvoir de nomination d’hommes à lui.

Medvedev dispose d’une autre voie : celle des structures des grandes entreprises étatiques. J’ai étudié la composition des Comités de direction des 71 entreprises recensées aujourd’hui. Les gens de Medvedev commencent à y accéder. Il n'y en a peut-être que 4 ou 5 aujourd’hui, mais ce qui compte, c’est le nombre de Comités auxquels ils appartiennent. Un certain Gleb Nikitin, inconnu du grand public, détient la première place en termes de rating avec une présence dans 25 Comités de grandes entreprises, dont Gazprom, Rosneft, VTB, Pervyï Kanal. Il se trouve qu’il était étudiant de Medvedev à Saint-Pétersbourg.

Le système lui-même, au demeurant, a été fondé par Poutine : ses gens, des siloviki, étaient nommés d’abord à un poste-clé dans les structures d’Etat, et ensuite seulement, en tant que fonctionnaires, comme représentants de l’Etat dans les Comités de direction des entreprises d’Etat. L’entrée dans ces Comités était à son tour une étape préliminaire à l’entrée au gouvernement. Ces mécanismes subsistent, mais ne jouent plus au seul profit des siloviki.

 

LCDR : En matière d’économie et de gestion de la crise, y a-t-il des divergences réelles entre Poutine et Medvedev ?

O.K. : Il y a surtout partage des rôles : Medvedev modernise l’existant, Poutine promeut l’innovation.

Poutine a détourné son intérêt des structures de force au profit de la direction de l’économie. Aujourd'hui, il a besoin d’experts en économie, de bons managers d’Etat. La réduction de la proportion de siloviki est justement due au fait qu’ils se sont révélés de piètres managers. Dans les régions, en tout cas, c’est apparu au grand jour : Vladimir Koulakov dans la région de Voronej, le général Chpak dans la région de Riazan, et quelques autres, ont été démis de leurs fonctions de gouverneur pour cette raison.

 

LCDR : Et l’oligarchie non-étatique ? Vous dites qu’elle ne joue plus de rôle politique direct. Quel type de pouvoir peut-elle alors exercer ?

O.K. : Une ligne rouge a été tracée qu’il ne faut pas franchir : n’entrez pas en politique. C’est établi et inchangé depuis l’affaire Ioukos. Si un oligarque commence à se lancer dans la bienfaisance pour travailler à son image, c’est signe qu’il est en train de devenir un concurrent politique, qu’il peut se présenter à des élections. C’est pourquoi les oligarques ne sont autorisés à financer que les programmes sociaux initiés par le Kremlin, et n’ont pas le droit d’exercer la charité publique, et encore moins de fonder un parti.

Dans la mesure où le pouvoir prend la forme d’une personnalisation extrême, l’influence dépend largement des relations personnelles et familiales, de l’« accès au corps », « dostoup k telou ». Celui qui peut appeler directement Medvedev ou Sourkov peut régler pas mal de problèmes.

 

LCDR : Les oligarques du privé sont-ils aujourd'hui en mesure d’exercer une influence sur la politique économique menée, et de quels moyens disposent-ils dans ces conditions ?

O.K. : Oui, ils utilisent les groupes de pression agissant auprès du Parlement et les institutions et syndicats professionnels comme le RSPP (Union russe des industriels et des entrepreneurs), l’INSOR (Institut du développement contemporain d’Igor Iourgens), ou le Conseil des entrepreneurs auprès du président.

 

LCDR : Quels rapports l’oligarchie étatique et l’oligarchie privée entretiennent-elles, et laquelle a le plus d’influence en termes de pouvoir indirect ?

O.K. : Ces rapports sont compliqués. La structure de l’oligarchie d’Etat est très proche du modèle soviétique : c’est une nomenklatura. Les relations avec l’oligarchie du secteur privé sont tendues parce que le pouvoir ne peut pas exercer sur elle le même contrôle que sur le secteur public. Il peut juste définir un cadre, tracer des limites à ne pas franchir en maintenant Khodorkovskiï en prison.

Il y a eu un combat : dans les années 1990, l’oligarchie privée a gagné, puis l’Etat l’a emporté avec l’arrivée de Poutine. Aujourd'hui, la question se pose : comment construire de nouvelles relations ?Le chef adjoint de l’administration présidentielle Vladislav Sourkov a déclaré récemment dans une interview accordée à Vedomosti que l’une des tâches les plus importantes à l’heure où la modernisation est à l’ordre du jour était de réintégrer le business privé dans la sphère du pouvoir. La forme que devra prendre cette réintégration n’est pas clairement définie. Mais l’heure du processus de paix a sonné.

 

LCDR : Le modèle économique « pétrolier » paraît en effet proche de son point d’explosion. Mais l’élite dirigeante actuelle est-elle capable d’opérer un changement de cap ?

O.K. : C’est justement dans la mesure où le pouvoir a envisagé tous les scénarios, y compris celui d’une chute du prix du pétrole, et qu’il sait qu’il s’agit d’une mauvaise voie qui mène de l’inflation aux tensions sociales pour finir par le recours à la force, qu’est née l’idée de la modernisation.

La volonté est là, chez Poutine lui-même. Sauf que personne ne sait comment faire. Ce n’est encore qu’une idée. D’autant que l’expérience historique a montré que le système économique russe n’est pas favorable à la mise en valeur de l’innovation. Toutefois, il est amusant de constater que Sourkov et Sobianine** viennent de faire un voyage aux Etats-Unis, au MIT*** et dans la Silicon Valley. Ils se sont efforcés de comprendre comment fonctionne le système américain d’exploitation des technologies, en quoi la concurrence et le pluralisme sont nécessaires, pourquoi les réformes politiques sont indispensables d’un point de vue économique. Ils ont rencontré de simples professeurs, auprès desquels ils se sont retrouvés en position d’enseignés, eux, les représentants de la Grande Russie…

 

Propos recueillis par Simon Roblin

 

* Au sens strict, les représentants des « structures de force » qui jouent un rôle politique. Ce corps non officiel est composé d’éléments issus des ministères et services en charge de la défense et de la sécurité : le ministère des Affaires intérieures (MVD), le ministère de la Défense (MO), le Service fédéral de Sécurité (FSB), l’Armée, la procurature, etc.

** Sergeï Sobiabine est vice-premier ministre et chef de l’Appareil du Gouvernement.

*** Massachusetts Institute of Technology.

retour