Jeudi 09 Septembre 2010
Table vide
Les premières Journées du Livre russe ont attiré un public nombreux autour des tables rondes réunissant des écrivains venus de diverses régions de la Russie. Curieusement, la discussion abordant la question « Quelle place pour l’écrivain dans la Russie du XXIe siècle ? » rassemblait surtout des auteurs originaires de province et, plus particulièrement, de l’Oural (à l’exception notable d’Andreï Kourkov, qui vit à Kiev). Faut-il en déduire que les écrivains des capitales ne parviennent pas à se projeter plus loin que le bout de leur… prochain roman ?
Irène Sokologorsky : Le rôle de l’écrivain a-t-il changé depuis dix ans ?
Kourkov : Depuis 1991, en Ukraine, l’écrivain n’a plus de rôle officiel – la chute de l’URSS a laissé sur le carreau deux mille écrivains communistes qui ne savaient pas écrire sans idéologie. Ils restent membres de l’Union des écrivains mais n’écrivent plus. Dans ma génération (j’ai 49 ans), il n’y a pas beaucoup d’actifs… Quant à la nouvelle génération des écrivains, ils sont très axés « sex, drugs & rock’n’roll ».
Pour moi, écrire signifie provoquer une réaction publique, une discussion – c’est là que se manifeste le lien entre politique et littérature ! Tout écrivain aspirant à jouer un rôle autre que celui de somnifère doit chercher à enclencher une réflexion chez ses lecteurs. Il y a des écrivains qui partagent leur pessimisme… quant à moi, je préfère partager mon optimisme, un optimisme… noir.
Sakhnovski : Il y a effectivement eu des changements depuis 1991 mais, concernant les dix dernières années, je n’en vois aucun : nous, écrivains, ne sommes pas devenus plus libres, ni moins seuls. Certains écrivains aimeraient changer leur position : ils acceptent avec plaisir des invitations au Kremlin ou à d’autres manifestations de ce genre, sans être le moins du monde troublés par la notion de « commande d’État ». Pour moi, il ne s’agit pas d’une « transition » mais bien d’une « trahison » du rôle de l’écrivain !
Guelassimov : Il y a trop de responsabilité et de pathos dans votre question ! Je suis par nature irresponsable et sans pathos, je n’ai donc aucun rôle en tant qu’écrivain ! La seule chose que je trouve importante, c’est le devoir qui incombe à l’écrivain de défendre les valeurs humanistes. Il y a beaucoup de cynisme autour de nous, et l’intelligentsia s’acharne, ces dernières années, à prouver que tout va mal et que l’homme est foncièrement mauvais… Sur la question de la nature humaine, je penche plutôt du côté de Rousseau que de celui d’Haneke…
Kassimov : L’écrivain jouait depuis toujours, dans la société russe, un rôle de type messianique. Souvent, c’était le rôle principal. Savez-vous qu’il y avait des gens qui étaient persuadés que si Tolstoï avait été encore vivant en 1914, le monde aurait pu éviter la Première Guerre ? Cela en dit long sur l’autorité, l’ascendant de l’écrivain sur la société. Aujourd’hui, le rôle de l’écrivain est plutôt celui de Firs dans La Cerisaie – un personnage inarticulé, un rôle sans importance. Ceci est lié – et je rejoins là-dessus Andreï Guelassimov – à la profonde déshumanisation de la société contemporaine.
Guelassimov : En fait, c’est Tarkovski, dans Stalker, qui a le mieux défini le rôle de l’écrivain : chez lui, l’écrivain passe son temps à boire et à se plaindre. Il a également déclaré, en citant Ryunosuke Akutagawa : « Je n’ai pas de conscience, je n’ai que des nerfs ! » La phrase, à mon sens, décrit assez bien l’état d'esprit de l’écrivain aujourd’hui.
Bavilski : Le problème, c’est qu’il ne soigne que ceux qui viennent chez lui, c’est une conversation privée entre deux personnes : la personne ne pose que les questions qui lui sont importantes à la personne qui est capable d’y répondre.
Daria Moudrolioubova : Goumiliov a dit un jour à Anna Akhmatova : « Ania, tue-moi si je commence à faire paître les peuples ». Comment les écrivains d’aujourd’hui doivent-ils se positionner : donner des leçons ou ne pas en donner ?
Guelassimov : Les leçons, on les reçoit de la vie, pas des livres. Un livre ne peut qu’indiquer une direction. L’écrivain qui se met en tête de donner des leçons est condamné !
Kassimov : L’écrivain ne partage que sa propre expérience : libre au lecteur d’en tirer des conclusions. Je voudrais rebondir sur ce que disait Dimitri Bavilski en comparant l’écrivain à un médecin. Cela m’a fait penser à Guertzen, qui disait : « Nous ne sommes pas médecins, nous sommes la douleur ! »
Bavilski : Et puis, le travail de l’écrivain est plutôt d’analyser que d’exprimer une position !
Sakhnovski : Je trouve qu’on est partis dans un débat stérile : nous avons trouvé la formule magique et sommes en train de définir à tour de rôle ce que l’écrivain n’est pas ! Il n’est pas prêtre, il n’est pas démiurge, il n’est pas pédagogue, et caetera. On peut nommer encore des centaines de métiers qui n’ont rien à voir avec le travail de l’écrivain ! Et même quand on prononce le beau mot « analyse », cela a très peu à voir avec l’écrivain, car ce qu’il fait relève davantage de la synthèse, l’analyse étant l’apanage des scientifiques. Si vous le permettez, je vais vous conter une petite histoire :
Il y a 60 ans, en Afrique, on a découvert une tribu. Lorsque l’on s’est mis à étudier leur quotidien, on s’est aperçu que le mot « bleu » était absent de leur langue. On s’est demandé si leur vue était spéciale. Mais en réalité, ce qui n’est pas nommé n’a pas d’existence. Ils ne voient pas la couleur bleue parce qu’elle n’existe pas dans leur langue. J’essaie de vous faire comprendre, de formuler ce qu’est le rôle de l’écrivain. Des tas de choses arrivent, en nous et autour de nous, sans que nous en prenions conscience : nous ne voyons pas ces choses. Et l’écrivain est là pour les rendre manifestes.
Participants :
Andreï Kourkov, écrivain ukrainien d’expression russe, connu du public français pour son roman Le Pingouin (Seuil).
Igor Sakhnovski, originaire de l’Oural. Son deuxième roman, L’Homme qui savait tout, vient de sortir chez Gallimard.
Andreï Guelassimov est né au bord du lac Baïkal et vit à Moscou. Son roman La soif (Actes Sud) avait attiré l’attention de la presse française en 2005.
Evgeni Kassimov, journaliste, écrivain et… député à la Douma de Ekaterinbourg. Ses oeuvres n’ont pas encore été traduites en français.
Dimitri Bavilski est né dans l’Oural et vit à Moscou. Un des espoirs de la jeune littérature russe. A publié chez Gallimard Les mangeurs de pommes de terre, premier roman à l’humour surréaliste.
Table ronde animée par :
Irène Sokologorsky, rédactrice en chef de la revue bilingue Les Lettres russes, professeur émérite, présidente d’honneur de l’université Paris VIII et docteur honoris causa de l’Institut littéraire Maxime Gorki de Moscou.
Daria Moudrolioubova, journaliste, Le Courrier de Russie.
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