Jeudi 09 Septembre 2010
Pourquoi la horde ?
Kazan, c’est une parure couverte de perles et trouée aux endroits les plus inattendus. Ses rues piétonnes se noient dans le sable, ses avenues butent sur le gravier. Là où la carte promet une mosquée, on trouve un terrain vague. Les arrêts de bus disparaissent sous la végétation, les tours se penchent, les terres se crispent. Cet espace mouvant abrite le dernier renfort de la Horde d’Or, l’apanage des enfants de Gengis khan qui ont dominé les Russes pendant près de 250 ans. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Mais les descendants des nomades en conservent, vivante, la mémoire. « La Horde, c’est nous, les Tatars », m’annonce fièrement Ilnur Mirgaliev, chercheur à l’Académie des Sciences du Tatarstan.
Ses ancêtres – cavaliers turcs sans toit ni loi – ont conquis, sous les drapeaux des khans mongols, les territoires s’étendant du lac Baïkal à la mer Blanche. Se fondant aux tribus locales, ils ont donné naissance aux Tatars, deuxième plus grand peuple de Russie, vivant en majorité en Sibérie et le long de la Volga. C’est sur ses berges boisées que le khan Batou avait fait édifier, en 1243, Saraï, capitale de la Horde d’Or. La ville a existé pendant plus de 300 ans et, tout au long de son histoire, impressionné les voyageurs par ses maisons disposant de salles d’eau, son industrie joaillière ou ses femmes musulmanes qui ne couvraient pas leur visage et participaient, au même titre que les hommes, à la vie politique et commerciale.
La Horde se développe rapidement et l'on voit apparaître, autour de Saraï, une multitude de nouvelles bourgades. « C’est sur les ruines de ces villages qu’ont été construites, plus tard, Samara et Saratov, explique Ilnur Mirgaliev. Et ce sont les ossements des habitants de Saraï que Pierre le Grand a utilisés pour fabriquer sa poudre à canon, ajoute-t-il avec tristesse. Les vestiges de l’empire mongol ont ainsi forgé la puissance de l’empire russe ». Mais il faudra pour cela attendre le XVIIIe siècle. Entre 1237 et 1242, ce sont les villes russes qui se livrent aux envahisseurs « aux visages affreux », comme le relatent les chroniques du temps.
Après une courte période de résistance, la Rous s’incline devant les Mongols. Pourtant, elle n’est pas incorporée à la Horde, mais « devient sa colonie », précise Vadim Letov, directeur adjoint du musée d’histoire. Les khans imposent aux Russes de lourds tributs et un service militaire. Ceux qui refusent de se soumettre sont réduits en esclavage. « Les villes de la Horde ont été édifiées par des esclaves russes, avec des moyens confisqués à la population russe », explique Letov. Après avoir dirigé pendant trente ans les fouilles à l’emplacement de Saraï, cet archéologue de 70 ans confie avoir retrouvé des lieux d’habitation de travailleurs originaires de Moscou et de Souzdal. « Nous y avons découvert des croix orthodoxes et des débris d’une vaisselle très modeste utilisée seulement pas les Russes. Ils ne voulaient pas se nourrir dans les plats tatars, pourtant bien plus sophistiqués, car ils les considéraient comme impurs. »
Sous la horde
Les boyards ne s’empressent pas de défendre les humbles. Certains, comme Mikhaïl, prince de Kiev, abandonnent leurs villes à l’ennemi. D’autres acceptent l’asservissement. Ils reçoivent du khan un mandat pour gouverner leurs domaines et se chargent en échange de remplir sa trésorerie en affamant leurs sujets. Ce sont les princes de Moscou qui font preuve de plus de zèle : plus d’une fois, ils ont effectué des « raids punitifs » contre les habitants de Tver, Riazan ou Smolensk soulevés contre les Tatars.
La population russe fuyait en masse l’autorité étrangère. Beaucoup d’hommes se réfugiaient dans la forêt. Ils abattaient du bois, défrichaient les terres et fondaient des monastères. « En mille années d'existence de l’Église russe orthodoxe, la moitié de ses monastères ont été créés durant la période tataro-mongole », précise Edouard Kulpin-Gubaïdullin, orientaliste renommé, spécialiste d’histoire tatare.
Le phénomène s’explique par les privilèges exclusifs que les khans accordaient aux serviteurs du culte. Les moines et les ecclésiastiques étaient exempts d’impôts et de corvées. Les monastères étaient déclarés propriétaires de leurs territoires, tandis que les princes pouvaient, à tout instant, se les voir confisquer par les khans. L’évêque de Saraï, désigné par Constantinople, accomplissait également la fonction d’ambassadeur du khan auprès de l’empereur de Byzance. « À l’époque, les prêtres jouaient le même rôle social que les media aujoud’hui, explique Edouard Kulpin-Gubaïdulin. Ils formaient l’opinion. Les khans, qui voulaient recevoir leur tribut régulièrement et sans avoir recours à la force, suggéraient aux religieux de convaincre la population de payer ses impôts sans rechigner. Tâche à laquelle les prêtres se sont consacrés avec brio, expliquant aux gens que le joug était une punition divine qu’ils devaient subir sans se plaindre. »
Abandon
Une Église forte et influente, selon Édouard Kulpin-Goubaïdulin, est l’un des héritages les plus précieux que la Horde a laissé aux Russes. Car, malgré la nécessité de coopérer avec l’occupant, l’Église, en 250 ans de régime de faveur, a accumulé des richesses spirituelles extraordinaires. C’est sous le joug mongol que Serge de Radonège fonde la future Laure de la Trinité et qu’Andreï Roublev peint ses icônes. L’Église jouit d’une puissante autorité auprès de la population et constitue un contrepoids au pouvoir laïc. À l’inverse, les princes de Moscovie, nouvel État russe qui naît sur les ruines de la Horde d’Or, éteinte en 1481, travailleront ensuite constamment à affaiblir l’influence de l’Église. C’est Pierre le Grand qui y parviendra définitivement, la privant de ses droits de propriété et la plaçant entièrement sous le contrôle de l’Etat. « C’est ainsi que s’est perdue la tradition tatare du respect des institutions religieuses », se désole Ilnur Mirgaliev.
Et ce n’est pas la seule. Pierre le Grand, peu sensible à la fierté nationale tatare, déclare, lors de sa visite de Kazan, que la ville « constitue une tumeur sur le corps de la Russie » et ordonne de raser bon nombre de ses mosquées. Initiative dont les Tatars se souviennent avec beaucoup de rancoeur. « Saint-Pétersbourg a largement aidé Kazan à préparer les cérémonies de son millénaire, note Ilnur Mirgaliev. Le gouverneur a fait restaurer entièrement une rue, qui s'appelle désormais avenue de Saint-Pétersbourg. Pourtant, nous offrir un monument en l’honneur de Pierre le Grand était, à mon sens, un acte bien peu réfléchi. » Jugement partagé par de nombreux habitants de Kazan, qui ont vivement protesté contre l’édification du monument et, finalement, obtenu gain de cause.
Terres et tsars
Il existe pourtant, dans la Russie contemporaine, un héritage nomade que même le grand empereur n’est jamais parvenu à déraciner. Il s’agit de la relation à une terre considérée par les Russes, dans leur ensemble, comme un bien collectif, incompatible avec le concept de propriété privée. « C’est une représentation que les Russes ont empruntée aux Tatars pendant le joug, et qui reste vivante jusqu’à aujourd’hui », assure Edouard Kulpin-Goubaïdulin.
À chacun ses rêves. Quand l’Européen aspire à « cultiver son jardin », le nomade des steppes veut gagner l’horizon. Le premier voit dans la terre une source de revenus stable, le deuxième, une femme à conquérir. Le nomade est conscient que l’« union » prendra fin le jour où sa terre trouvera un maître plus fort, ou plus habile. C’est pourquoi il ne refuse aucun combat et n’arrête jamais la conquête. Car, au fond, il est certain d’une chose : il peut conquérir la terre entière. Mais il ne possèdera jamais rien éternellement. À force de rêver si fort, le nomade finit, à la fi n du XIIe siècle, par créer l’empire le plus vaste du monde, qui fascine et effraie le reste de l’humanité. La Rous, elle aussi, se découvre un jour soumise à sa puissance.
Dès les premiers temps du joug, les princes russes, qui passaient leur temps à se battre pour les meilleurs domaines, ont dû réaliser qu’ils n’étaient plus maîtres chez eux. Une fois conquise, toute la terre appartenait désormais au khan, et lui seul avait le droit de la distribuer. La terre, dans les principautés russes, a perdu son statut de propriété privée et commencé d’être perçue comme un don venu d’en haut, un privilège que le pouvoir suprême octroie ou confisque à sa guise.
À la mort du dernier khan de la Horde, Ivan III, prince de Moscovie, se pare de ses habits et se déclare, lui aussi, maître de toutes les terres russes. Il proclame que « toute la terre doit le servir » et édite, pour asseoir ses prétentions, un nouveau code de lois. De gré ou de force, Ivan III rassemble, aux côtés de Moscou, les principautés voisines. Il offre à ses soldats des terres dans les régions soumises. Ainsi commence la formation de l’ordre des hobereaux et l’asservissement de la paysannerie. Jusqu’à la fin du XVIIIè siècle, les tsars russes, à l’instar des khans, se considèrent maîtres souverains des territoires de leurs états et les partagent selon leur volonté entre leurs sujets.
Révision
C’est Pierre III, époux de Catherine la Grande, qui octroie à la noblesse des droits de propriété sur ses domaines. La réforme ne parvient pourtant pas à transformer les sujets dévoués en citoyens entrepreneurs. Les hobereaux considéraient toujours leurs domaines comme une offrande des tsars, mais surtout de la puissance divine, et ne se pensaient pas en devoir de les exploiter pour en tirer profit. « Le vieux était très content si la récolte était bonne, écrit Ivan Gontcharov dans le roman Oblomov, publié en 1859. Recevant sans astuces un revenu suffisant pour pouvoir déjeuner et dîner à sa guise, avec sa famille et ses invités, il remerciait Dieu et considérait toute tentative de gagner plus d’argent comme un péché. Si son économe lui rapportait deux mille, en conservant mille en poche et, larmes aux yeux, expliquait les pertes par la sécheresse et la grêle, le vieil Oblomov se signait et répétait, larmes aux yeux lui aussi : « avec Dieu, on ne discute pas » ».
Un siècle s’avère une période trop courte pour que la noblesse russe décide de prendre la responsabilité de ses propriétés et abandonne sa mentalité de rentière. La vague de la Révolution vient noyer définitivement l’idée même de propriété privée, et nationalise tous les biens. La propriété, souligne Edouard Kulpin-Goubaïdulin, est de nouveau concentrée dans les mains du pouvoir suprême, détenu cette fois par le Parti communiste. Les secrétaires, comme les tsars auparavant, distribuent les biens entre les individus, leur en confi ant la seule gestion et non la propriété. « Si les Russes n’avaient pas connu une forme de nationalisation dans leur passé historique, ils n’auraient pas reproduit l’expérience », précise le chercheur.
Kazan au Moyen Âge. Musée du millénaire de Kazan
Dans la Russie d’aujourd’hui, en dépit des apparences, la propriété reste sous le contrôle du pouvoir, estime Kulpin-Goubaïdulin. Le gouvernement dispose des moyens de confisquer les biens de ceux qu’il juge malveillants, comme ce fut le cas de Mikhaïl Khodorkovski. Le pouvoir tente de convaincre la société que c’est lui qui tire les fi celles, et que les propriétaires des usines ou des journaux ne sont que des marionnettes. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’allumer la télévision et d’observer l’humiliation publique infl igée à Oleg Deripaska, à Pikalevo, par Vladimir Poutine ou les reproches de ce dernier à Telman Ismaïlov. Cet homme d’affaires a construit un hôtel en Turquie, tandis que, de l’avis du Premier ministre, il aurait mieux fait d’en bâtir quelques-uns à Sotchi...
« La population, en Russie, approuve le contrôle du pouvoir sur la propriété, affirme Kulpin-Goubaïdulin. Les Russes ne veulent pas du système occidental basé sur la séparation du pouvoir et de la propriété. Les mécontents ont déjà quitté le pays, ou le quitteront dans un avenir proche. Le reste de la population participera à la modernisation du système existant. »
Eclats
D’autres vestiges de la Horde d’Or ? « On n’en trouve pratiquement plus, constate Kulpin-Goubaïdulin. Certains chercheurs estiment que des phénomènes comme le recensement, les douanes ou la poste ont été empruntés à la Horde d’Or, ajoute le chercheur. Mais ce n’est pas le cas. Ces phénomènes sont apparus en Russie de façon progressive, comme dans une multitude d’autres Etats, et l’analyse détaillée de leur fonctionnement révèle des différences de fond avec le système de la Horde ». Il reste une trentaine de grandes familles aristocratiques de l’Empire russe issues de la Horde, quelques emprunts linguistiques... et, bien sûr, le Tatarstan. Même si de nombreux chercheurs, dont Vadim Letov, refusent de voir dans les Tatars contemporains les descendants de la Horde. « Les tribus de la Horde ont eu bien moins d’influence sur la formation de leur peuple que ce que les Tatars aiment à croire, affi rme l’archéologue. Les Tatars sont les descendants des tribus turques et slaves qui vivaient sur la Volga avant les invasions. »
Ilnur Mirgaliev, quant à lui, n’a aucun doute sur la question. À l’Institut d’histoire du Tatarstan, où il travaille, le chercheur a ouvert un centre d’études des legs de la Horde d’or. « L’histoire russe a longtemps été rédigée dans l’intérêt de l’État, sous l’Empire comme sous l’URSS, tranche Mirgaliev. L’idéologie officielle ne permettait qu’une seule grille de lecture, celle de la formation et du développement du peuple russe. L’histoire des autres peuples de Russie a été, le plus souvent, gommée ou réécrite. Pourtant, il n’y a pas que des Russes en Russie. Les autres peuples qui ont participé à la construction du pays et forgé sa puissance méritent eux aussi leur digne place dans l’histoire ».
Kazan, c’est une vieille boîte de décorations de Noël. On y trouve des boules anciennes, vert bouteille et cramoisi, écaillées mais raffinées. Des figurines aux nez cassés que l’on ne peut se résoudre à jeter. Une foule de décorations nouvelles, énormes et pimpantes, aux couleurs écarlates, qui observent avec mépris leurs voisines plus âgées. On pourrait les trouver kitsch s’il ne s’agissait de décorations de fête. Mais autant faire des reproches à une petite fi lle qui, ayant enfilé les escarpins de sa mère et s'étant parée de ses bijoux, défile devant ses copines, persuadée d’être la plus belle du monde. Gare à vous si vous osez lui dire qu’elle a mauvais goût.
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