Jeudi 09 Septembre 2010
Éloge de l’hypocrisie

J’ai une amie à Barcelone, elle s’appelle Tamara Trapez. Plus que tout dans l’existence, Tamara estime la liberté, l’égalité et la fraternité. Le général Franco a de la chance d’avoir vécu à une autre époque. Sinon, Tamara lui aurait posé un revolver sur la tempe en lui fredonnant un air catalan à la mode, puis se serait éloignée dans ses escarpins rouges à talons de 10 cm.
Récemment, j’ai déjeuné avec Tamara. Et voilà que, quand le lapin à la catalane, sur la table, n’était déjà plus qu’un souvenir de lapin à la catalane, la conversation est passée aux prix du logement locatif. Et j’ai expliqué à Tamara qu’en Russie, il n’était pas seulement question de prix, mais également du fait que quelqu’un qui s’appelle Ahmed, ou, disons, Anzor, rencontrera des difficultés à louer un appartement. Parce que, dans un bon tiers des annonces, il sera signifié « seulement à des Slaves ».
« Tu mens !!! », Tamara a bondi, et un chasseur-bombardier Harrier a traversé le restaurant. Tous les clients se sont tournés vers nous et l’on n’entendait, dans le silence, que le tintement des assiettes en porcelaine. « Dis-moi que tu mens !!! »
« Je ne mens pas. Prends n’importe quelle revue moscovite de petites annonces gratuites et vérifie. »
Tamara a achevé son looping et quelques autres voltes guerrières puis atterri et, secouant sa crinière, a asséné : « Alors, vous êtes des fascistes. »
La scène décrite ci-dessus est particulièrement savoureuse sur fonds de coloris catalan, qui implique une relation très spécifique de Barcelone à Madrid. Par exemple, une annonce, à Barcelone, peut être écrite en gros caractères en catalan, doublée ensuite (en petit) en anglais, allemand et même en russe et, enfin, en caractères minuscules, en castillan, c’est-à-dire dans la langue officielle de Madrid. C’est-à-dire, pour appeler un chat un chat, que beaucoup de Catalans voudraient se séparer de l’Espagne et vivre de leur existence propre, et ils ont d’ailleurs déjà conquis certains droits autonomes. Ce séparatisme, au quotidien, se révèle dans une masse de détails, dont celui déjà relevé. Pourtant, ce sont, précisément, des détails. C’est pourquoi une petite annonce qui dirait « loue seulement à des Catalans » conduirait instantanément à un procès au pénal, et le loueur serait embarqué pour discrimination sur la nationalité.

Il est tout à fait remarquable qu’en Europe, sous les termes racisme, nazisme, fascisme ou discrimination, sont comprises des choses qui sont considérées comme parfaitement permises en Russie (où l’élément unificateur principal, sinon unique, de la nation est le souvenir de la victoire contre Hitler).
Voilà encore une anecdote, arrivée pendant mes cours de français. On y organisait assez souvent des jeux. Par exemple, dix étudiants adultes mettent en scène une municipalité du Québec et doivent choisir le meilleur et le pire candidat au poste de conducteur d’autobus municipal, en utilisant accessoirement les pronoms démonstratifs et les différents niveaux de comparaison. Notre enseignante, la Normande Marie, a commencé d’énumérer la liste des prétendants : Mohammed, 25 ans, originaire du Liban…
« Oh, non! Pas Arabe! Celui que est le pire! » (« Oh non, pas l’Arabe, c’est lui le pire ») ont réagi instantanément toutes les filles de mon groupe ; et j’ai senti que mon visage se couvrait de taches rouges.
Ces jeunes femmes ne sont ni incultes ni misérables, elles ont parcouru le monde mais, malgré cela, elles ont conservé dans toute sa pureté le trait originel qui distingue le Russe moyen de l’Européen. Notre peuple est habituellement persuadé que la race supérieure est la race blanche, européenne, à laquelle il s’identifie et dans laquelle il cherche passionnément sa place, incroyablement complexé face à ce qu’il nomme « l’Occident ». C’est-à-dire qu’il considère que l’Europe comme l’Occident, tout comme lui, haïssent tranquillement les Arabes, les Nègres et toute la « nationalité caucasienne », ne se décidant pas à exprimer leurs sentiments en public, simplement à cause du principe, inculqué par la force, du politiquement correct. Mais, dès lors que l’on est entre nous, on parle franchement.
Et moi, j’ai rougi parce que mes condisciples ont exprimé leur chauvinisme en face de la Française Marie, la considérant a priori comme une alliée et ne réalisant pas que, pour Marie, il n’y avait pas de pire insulte possible. Du reste, je n’écris pas pour éduquer qui que ce soit. L’intolérance – quelle qu’elle soit, sociale, nationale, sexuelle, religieuse – s’extirpe avec la difficulté d’une souche séculaire. Se battre contre le sentiment de haine – des Gitans, des musulmans ou des riches –, c’est à peu près comme lutter contre l’amour.
Il convient cependant de surveiller la manifestation des sentiments, de la même façon que l’on se brosse les dents tous les jours. Si tu fais du commerce public, tu dois te conduire de la même façon que ceux qui ont l’intention d’acheter ton produit. On ne refuse pas les clients ou, à l’extrême, on le fait pour des raisons plausibles et non discriminatoires. Il ne faut pas, à la télévision, seriner que l’on recherche un criminel « de nationalité caucasienne », parce que la nationalité caucasienne est depuis longtemps, chez nous, synonyme d’apparence non russe, du type de celle, par exemple, de l’actuel président français. Sinon, il faudra, en toute justice, dans chaque information diffusée sur un fonctionnaire-escroc ou un flic-sadique, préciser qu’ils sont de nationalité russe.

En fait, dans tout ce qui concerne les relations entre les peuples au quotidien – là où ça blesse et où ça chauffe –, je suis pour l’hypocrisie. Pour le sourire artificiel de l’hospitalité à la place du sincère et grossier « rentrez chez vous ! ». Pour le mensonge conscient. Parce tout cela, pour faire court, réduit l’incandescence des passions, et que quelques degrés peuvent faire la différence quand il y a risque d’incendie.
Je m’occupe, évidemment, de moi comme du client : l’absence de sincérité européenne oblige, par exemple, les Européens à me sourire, même quand à l’intérieur d’eux-mêmes ils n’aiment pas les Russes (ces troupeaux d’orgueilleux-arrogants qui n’ont d’ailleurs rien d’aimable). Et je fais également du commerce.
On sait qu’il est possible d’améliorer son humeur en se forçant à sourire. Si le sourire n’est pas sincère, l’humeur, elle, s’améliore réellement. En s’obligeant à sourire à ceux qui, peut-être, ne nous plaisent pas beaucoup, nous aurons la possibilité d’interagir autrement avec le monde.
J’ai connu quelqu’un, à Saint-Pétersbourg, qui clamait à qui voulait l’entendre que la ville devenait « musulmane et noire », tant que le besoin d’argent ne l’avait pas contraint à mettre son appartement en location. Il a eu plusieurs locataires, se plaignant d’absolument tout, jusqu’à ce qu’il doive le louer, non seulement à un Caucasien, mais à un musulman convaincu. C’est le seul qui lui a payé un supplément pour la proximité de la mosquée. Et que croyez-vous ? Il ne veut plus, depuis, entendre parler de clients autres que les musulmans. Parce que le musulman ne boit pas, ne fume pas, n’amène pas chez lui des timbrés et maintient une propreté idéale.
À ce propos, les filles de mon groupe ont elles aussi fini par voter pour Mohammed comme étant le meilleur candidat. Parce que, après analyse, elles ont découvert qu’il était le seul à avoir effectué un stage de conducteur d’autobus, et qu’il s’était réfugié au Canada pour des raisons politiques. L’autre candidat avait eu un accident dans le passé, et le troisième – une femme – avait des enfants en bas âge souvent malades, et elle se faisait donc régulièrement remplacer au travail. « En plus, il vaut mieux ne pas faire confiance à une femme pour conduire un bus » a ajouté, en conclusion de l’argumentation, une des filles du groupe, déclanchant un fou rire général.
Seuls Marie et moi n’avons pas ri.
Dmitriï Goubine, revue Ogonëk (Kommersant)
Traduit par Julia Breen
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