Jeudi 09 Septembre 2010

Aimez-vous les mimosas ?

1 Mars 2010 | Billet dur | Inna Doulkina |

Je ne me suis jamais sentie aussi idiote que dans ces moments, à l’école, où eux – les garçons – souhaitaient à nous – les filles – une heureuse journée des femmes. Il fallait sortir de la classe pour y revenir après quelques instants et accepter un joli cadeau. Un mouchoir à fl eurs, par exemple, parce qu’une fille bien élevée, c’est connu, ne sort jamais de chez elle sans s’être brossé les dents et avoir repassé son mouchoir. Parallèlement, les séries américaines qui venaient d’arriver sur nos écrans nous suggéraient que les deux objets indispensables à avoir sur soi, pour une jeune fille bien, c’était plutôt un préservatif et une bombe de gaz lacrymogène (choisir l’un ou l’autre selon les circonstances, ne pas confondre).

J’ai longtemps pensé être la seule femme dans toute la Russie à ne pas apprécier le 8 mars. Et puis, avec le temps, je me suis découvert des complices. « Joyeux 8 mars ! », disais-je poliment à mes collègues et amies. « À toi aussi », me répondaient-elles non moins poliment, en précisant pourtant qu’en réalité, ce n’était pas leur fête préférée. Certaines l’ignorent « par conviction féministe ». D’autres parce qu’elles n’aiment pas les mimosas.

Cela fait belle lurette que la fête des femmes a perdu, en Russie, son élan. Elle a cessé de rappeler les victoires remportées par les femmes sur la voie de leur émancipation, qu’il s’agisse du droit de vote ou du droit à l’avortement. D’origine révolutionnaire, le 8 mars s’est définitivement embourgeoisé. Désormais, on célèbre le simple fait d’être une femme. Il est étonnant que l’on n’ait pas encore inventé un jour qui célèbre le fait d’avoir un nez ou deux oreilles.

Aujourd’hui, le 8 mars est une fête familiale par excellence. Surtout, ne pas oublier d’appeler la grand-mère ou d’apporter des fleurs à l’institutrice du petit dernier. Ce sont les seules femmes, je pense, qui ont conservé assez de naïveté pour pouvoir se réjouir devant un vase en céramique ou une boîte de chocolats. D’ailleurs, question cadeaux, le 8 mars n’est pas bégueule. Offrez à votre entourage féminin une bougie aromatique, une tasse à thé ou un cadre photo. Plus le cadeau semblera sorti tout droit d’un catalogue publicitaire, plus il sera approprié. Le 8 mars, on ne surprend pas. On parle pérennité et avenir. Soupière. Cheminée. Tricotage. On ne promet pas de voyage au bout du monde, mais la même semaine en Égypte que l'année dernière.

Les femmes qui apprécient le mieux le 8 mars travaillent dans l’enseignement et le secteur public. Ce sont elles que vous croisez en grand nombre, le soir de la fête, dans le métro, serrant des bouquets de tulipes fanées, comme des écolières modèle un jour de rentrée des classes (en Russie, pour la rentrée, les écoliers offrent des fleurs aux enseignants). Ce sont des femmes qui aiment les horaires fixes et les longs week-ends. Ce qui leur plaît dans leur travail, c’est son caractère stable. Elles aiment rentrer chez elles tous les jours à la même heure et, dans leurs rêves les plus fous, il leur suffit de traverser la route pour aller travailler.

Ces femmes préparent tous les jours des repas chauds – indispensables pour une bonne digestion –et ne sortent jamais les cheveux découverts en hiver. Leur plus grand bonheur de la journée, c’est de se réunir avec leurs collègues pour boire du thé et déguster des gâteaux à la crème. Quand arrive l’heure du thé, les portes des bureaux se ferment pour une période indéterminée. Enfants et visiteurs sont priés de ne pas déranger. Et d’attendre.

Ce sont ces femmes que les chefs d’États rencontrent le 8 mars, et ce sont elles qu’ils honorent de divers ordres du mérite. Car le 8 mars, c’est le jour de la femme comme il faut. Qui a des ambitions mesurées et des vues réalistes. Qui fait la poussière, nourrit les chats et s’enquiert des résultats scolaires du fils de la voisine. Qui n’a pas de désirs bizarres ni jamais ne ressent le besoin de se distancier du réel. Qui ne sautera jamais du balcon, n’entrera pas au couvent, n’écrira jamais un bon livre. Et ne le lira pas non plus.

 

Inna Doulkina

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