Jeudi 09 Septembre 2010
On ne trompe pas la Porte
Daghestan, août 1722, campement des troupes russes. Depuis plusieurs semaines, l’armée poursuit sa marche victorieuse dans le Caucase. Les chefs locaux se soumettent l’un après l’autre. Dans chaque village traversé, les envoyés de Pierre le Grand font distribuer des manifestes en turc, à la calligraphie soignée, afin de rassurer les populations locales sur les intentions du Tsar. Le responsable de l’imprimerie de campagne, Démétrius Cantemir, peut se réjouir de l’effet bénéfique de cette mesure. Pourtant, autre chose inquiète ce proche de l’Empereur récemment nommé au Sénat. Depuis plusieurs jours, ses douleurs au rein se font plus vives et le gênent pour monter à cheval… À près de cinquante ans, il porte certes encore beau, dans son élégant habit français, mais il est usé par une vie de luttes politiques, de combats guerriers et de labeur intellectuel. Et lorsque le vent du soir porte sous sa tente l’appel à la prière, reviennent sans doute à sa mémoire les souvenirs de ses vingt années passées à Istanbul, au coeur du monde musulman. Et peut-être revoit-il le jeune homme qu’il était alors, avec ses longues moustaches, sa fine barbe et son costume oriental en drap d’or, au moment où ses dons exceptionnels au tambour lui ouvraient les portes du palais du Sultan…
En attente du trône
Démétrius est né autour de 1673 en Moldavie, alors sous suzeraineté ottomane. Il a douze ans lorsque son père, Constantin, monte sur le trône. Même s’ils revendiqueront une prestigieuse ascendance tatare, se prétendant issus de la lignée de Tamerlan, les Cantemir, orthodoxes depuis des générations, ne sont pas l’une des plus grandes familles de la principauté roumaine. Mais Constantin, par sa bravoure militaire et des alliances matrimoniales opportunes, parvient à se hisser au sommet du pouvoir. Inculte lui-même, il prend soin d’assurer une excellente instruction à ses fils dans l’espoir qu’ils lui succèdent.
En 1688, Démétrius Cantemir est envoyé une première fois à Istanbul. Selon la coutume, il remplace son frère aîné Antioche comme otage à la cour du Sultan qui s’assure ainsi de la fidélité de son père. Exil doré certes : il est libre de ses mouvements et vit dans une belle demeure au bord du Bosphore. Il y poursuit sa formation auprès des meilleurs maîtres grecs. De retour dans la capitale moldave, Iassy, en 1691, il est choisi pour succéder à son père à la mort de ce dernier en 1693, mais le choix n’est pas agréé par la Sublime Porte. Il retourne donc dans l’ancienne Constantinople. Il y parfait son apprentissage, non sans rêver au trône perdu. Mais ses ambitions sont toujours déçues. En 1695, et une nouvelle fois en 1707, c’est son frère Antioche qui est choisi pour régner et non lui.
La réputation du cadet des Cantemir grandit toutefois d’année en année. Polyglotte, Démétrius lit ou parle notamment le grec, le slavon, le roumain, le latin, le turc, le tatar et le persan ! Il débute en 1698 une carrière d’écrivain qui lui permet de s’illustrer dans les genres les plus variés. Sa première oeuvre, Le Divan ou la Dispute du Sage avec le Monde est un dialogue sur le sens de la vie chrétienne. Viennent ensuite plusieurs essais philosophiques en latin. En 1704-1705, il rédige un roman allégorique, le premier roman jamais écrit en langue roumaine, l’Histoire hiéroglyphique où, se représentant lui-même sous la forme d’une licorne, il évoque les rivalités des grandes familles roumaines et ses propres échecs politiques.
Dans l’immense cité de 700 000 âmes, carrefour des peuples d’Europe et d’Asie, Démétrius, loin de délaisser la scène du monde pour les seuls plaisirs de l’étude, fréquente aussi bien les Roumains et Grecs phanariotes que les diplomates européens regroupés dans le quartier de Galata. Un contemporain français le décrit en ces termes : « de petite taille, au corps mince et à la figure délicate, bel homme, grave, et avec un aspect si agréable comme je n’ai jamais vu de ma vie ».
Pile ou face
Cantemir finit par apparaître au Grand Vizir comme un candidat particulièrement fiable au trône de Moldavie. Or, en 1710, la situation dans la principauté est périlleuse. Les Russes, vainqueurs à Poltava en 1709, ont décidé de poursuivre leur expansion vers les Détroits. Démétrius est placé en urgence sur le trône de Iassy. Le gouvernement du Grand Seigneur n’a pas fait preuve en la matière d’une clairvoyance très remarquable, méconnaissant en particulier la vigueur de la foi chrétienne de son protégé : au grand dam de ses suzerains, celui-ci entame aussitôt des négociations secrètes avec les envoyés de Pierre le Grand, selon une vieille tradition moldave de changements d’allégeance au gré des événements. Or, les récents revers des Turcs face aux Autrichiens, et surtout les dernières victoires des Russes, ont convaincu Cantemir que l’occasion était historique : la Moldavie orthodoxe peut enfin se débarrasser du joug impie des Mahométans. Démétrius obtient du Tsar la couronne héréditaire pour sa famille, et accueille les armées russes dans sa principauté.
Ce bel édifice s’écroule rapidement : le 12 juillet 1711 à Stanilesti, les armées russes et moldaves sont encerclées par les troupes turques et le Tsar réduit, pour une fois, à demander la paix. Si Pierre le Grand met un point d’honneur à ne pas livrer Cantemir aux Ottomans qui le réclament, ce dernier est cependant contraint à l’exil après seulement huit mois de règne. En pariant sur la Russie, il a perdu. Jamais il ne retrouvera sa patrie, et c’est seulement un siècle plus tard que l’Empire des Tsars s’emparera d’une partie du territoire moldave.
Fidèle serviteur
Démétrius passe donc toute la dernière partie de sa vie auprès de son nouveau maître. Pierre n’est pas un ingrat certes : il lui alloue de vastes domaines dans la région de Kharkov, et lui accorde, privilège exceptionnel, entière juridiction sur ses compatriotes moldaves qui l’ont suivi. Démétrius devient un conseiller particulièrement écouté sur les questions orientales. Il est même invité, bien malgré lui, à toutes les agapes impériales alors que, d’après son fils, « l’ivrognerie était son ennemi mortel », lui qui après « une sale débauche restait malade pendant quinze jours ». Son mariage en seconde noces avec une Troubetskoï confirme son intégration à la haute aristocratie russe.
Poursuivant ses travaux avec assiduité, de cinq heures du matin à tard dans la nuit, le prince, membre de l’Académie de Berlin depuis 1714, écrit plusieurs ouvrages sur sa région natale, si mal connue alors en Occident. Non sans forfanterie parfois, comme lorsqu’il écrit « le Moldave, s’il a un bon cheval et les armes appropriées, est capable d’affronter même Dieu s’il le faut ». Affirmation plutôt surprenante sous sa plume cinq ans après la débâcle de 1711 !
Démétrius, qui bénéficie d’une connaissance unique des arcanes du pouvoir et de la société turque, compose également plusieurs ouvrages majeurs sur ce thème : un Système de la Religion Mahométane, et son grand oeuvre, l’Histoire de l’Empire Ottoman. Publié après sa mort par son fils Antiochus, ce dernier titre connaîtra un immense succès dans toute l’Europe.
Au retour de la campagne du Caucase, le mal du prince Cantemir – il s’avère qu’il s’agit de diabète –s’aggrave rapidement. Il meurt le 21 août 1723 à Kharkov après cinquante ans d’une existence extraordinairement bien remplie : homme de guerre et de pouvoir, brillant homme de lettres surtout, véritable Pic de la Mirandole deux fois couronné et deux fois déchu, Cantemir apparaît comme la variante orientale de l’idéal du prince lettré de la Renaissance et, malgré ses déboires politiques, on ne peut que le comprendre et peut-être l’envier lorsqu’il écrit dans son testament : « Je remercie mon Dieu et mon Créateur qu’à la fin de ma vie je puisse me considérer comme heureux. »
Paul Huetz
Bibliographie :
Cet article est basé sur le passionnant ouvrage de Stefan Lemmy, Les Cantemir : l’aventure européenne d’une famille princière au XVIIIe siècle, Paris : Complexe, 2009. L’auteur traite de la vie de Démétrius et de son fils, Antiochus, ambassadeur à Londres puis à Paris, auteur de célèbres satires qui le font considérer comme l’un des pères de la littérature russe.
Illustration : Natalia Leïbina
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