Jeudi 09 Septembre 2010
« Bronzer à Djerba » ou « Découvrir l’Ermitage » ?
La France est la première destination touristique de la planète. On vient, du monde entier, voir Paris, visiter ses musées et profiter de la douceur de vivre en France. Autant la politique de la France ou le modèle français d’économie sont régulièrement critiqués dans les revues internationales, autant la vie en France semble attirer les étrangers. Au point même que de nombreux Anglais sont venus s’installer massivement en France, notamment dans le Sud-Ouest. Il est de bon ton de se réjouir de l’attractivité touristique de la France mais également de déplorer que la France ne sache plus rien faire d’autre qu’exporter des TGV à la production largement subventionnée par l’État et attirer des foules étrangères venues profiter du climat et du bon vin. Le spectre est souvent brandi d’une France réduite au rang de réserve pittoresque. On compare la France de demain avec la Majorque d’aujourd’hui, où les retraités allemands viennent bénéficier du climat et des prix bas comparés à leurs pensions élevées.
Le monde en 20 minutes
À l’origine de cette crainte, l’idée que le tourisme serait une « mauvaise » activité économique. Les touristes détestent les autres touristes et chacun rêve de faire du tourisme dans un monde sans tourisme. Les grands hôtels ne généreraient que des emplois de serveurs ou de prostituées. Le tourisme tuerait les activités traditionnelles. La vie était plus belle lorsque les populations locales stagnaient dans une économie de survie et constituaient un décor magnifique. À peine enrichis par le tourisme, les « locaux » se hâtent de construire en béton en laissant les fers dépasser du haut de l’édifice afin de pouvoir ajouter des étages et décorent les façades avec des paraboles de télévision, ce qui tue la magie des lieux. Le tourisme constitue une réserve insondable de jugements rapides sur les peuples et leurs « qualités ». Pêle-mêle, on louera les vertus du service propre aux asiatiques, on comparera la rapidité des personnels des différents hôtels de la planète à venir réparer la « clim » au milieu de la nuit… Après le cosmopolitisme éclairé des grands voyageurs du début XXe, puis le rêve de l’internationalisme prolétarien soviétique, il reste, au mieux, Le Guide du Routard, aux innombrables mérites, et, au pire, « Les bronzés à Djerba », film qui reste à tourner mais dont on peut craindre le pire.
Tous gagnants ?
Loin de ces approximations hasardeuses, la science économique – dont, on l’aura compris, nous louons les vertus – a amplement analysé l’impact du tourisme sur le développement. Rémy Prud’homme est un spécialiste reconnu dans le domaine. Il rappelle qu’il existe un consensus, parmi les économistes, sur la contribution économique positive du tourisme, en termes d’activités et d’emplois – dans le transport, l’hôtellerie, la restauration, les services, l’artisanat – et donc de PIB. Son importance est pourtant très variable : de 85% dans le cas de pays comme les Maldives à 5% dans le cas de pays moins attractifs. Il existe également un consensus sur le fait que l’importance du tourisme a augmenté rapidement au cours des décennies passées, du fait de l’augmentation des revenus et de la baisse relative des coûts de transport. Un fait marquant des années récentes a été la montée en puissance de pays émergents, comme la Chine, sur le marché du tourisme international.
Qui sont les bénéficiaires des dépenses touristiques ? Certes, une partie non négligeable — de l’ordre de la moitié — de ces dépenses (billets d’avion, hôtels internationaux) échappe à la zone visitée et à ses habitants. Mais différentes études semblent montrer qu’une partie importante des dépenses est locale, et même que les habitants les plus pauvres sont souvent des bénéficiaires importants. En effet, contrairement à ce que beaucoup pensent, la majorité des emplois touristiques sont des emplois peu qualifiés.
Tourisme vorace
Il faut donc reconnaître, sans l’exagérer, l’importance du tourisme dans les stratégies et les processus de développement. Tous les pays ne sont pas les Maldives ! D’autant plus – et de nombreuses études ont mis l’accent sur ce point – que le tourisme n’est pas sans danger. Dans d’assez nombreux cas, le tourisme est saisonnier, et la nécessité d’amortir, sur quelques mois, de lourds investissements en infrastructure ou en hôtellerie pèse lourdement sur la rentabilité. Dans d’autres cas, comme à Venise, le tourisme peut tourner à la monoculture, faisant monter les prix et éliminant toutes les activités autres que touristiques. Le tourisme peut en outre avoir des effets déstructurants sur des sociétés locales brutalement confrontées à des modes de vie très différents des habitudes ancestrales. Certaines études, cependant, minimisent ce risque, montrant que le tourisme peut au contraire avoir pour effet de valoriser aux yeux mêmes des « indigènes » leurs propres valeurs.
Mer et pyramides
Le souci de découverte du « patrimoine » est-il une motivation importante du tourisme ? Sans être la première, elle est souvent décisive. Entre deux destinations balnéaires, le touriste choisira celle qui lui offre, en plus des plages et du soleil, la proximité d’éléments patrimoniaux. Un spectacle assez réjouissant est ainsi donné par les groupes de Français regroupés autour d’un guide FRAM(compagnie ciblant une clientèle plutôt populaire) arpentant, à 6 heures du matin, la vallée des rois en Egypte, et absorbant chaque détail des explications données sur les dieux égyptiens. Finalement, le bon vieux car de touriste peut parfois s’avérer plus « culturel » qu’une bière devant Canal Plus.
Pierre Kopp
Pour en savoir plus : www.rprudhomme.com