Jeudi 09 Septembre 2010

Le juste prix

19 Février 2010 | La géopolitique d'Oncle Vania | Oncle Vania |

Nous vivons une époque où la valeur de l’argent est prise dans une spirale hyperinflationniste. Les bénéfices et déficits des entreprises, leurs échanges, ne se chiffrent plus en millions mais en milliards et centaines de milliards. Aux millionnaires ont succédé les multi-milliardaires. La guerre en Afghanistan coûte aux Américains environ 3,6 milliards de dollars par mois (source : US congressional reseach service) et aura coûté, depuis 2001, près de 904 milliards de dollars. Rien de surprenant, donc, au fait que les États-Unis et leurs alliés, après l’échec patent de leur stratégie militaire, envisagent une solution financière pour sortir du bourbier dans lequel ils se sont mis. La conférence de Londres sur l’Afghanistan de la semaine dernière a accouché d’un plan de « rachat » des Talibans. Geoff Morrel, porte-parole du département d’État américain, explique cette brillante idée par le fait que la plupart des combattants talibans se battent pour des raisons économiques, le chômage atteignant des records dans leur pays. Leur fournir de l’argent et des emplois devrait régler une partie du problème. Une première tranche d’un demi milliard de dollars sera débloquée rapidement.

Marx disait que l’histoire ne se répète pas mais qu’elle bégaie. Les grands stratèges américains feraient bien de relire – de lire ? – l’illustre barbu. Les Talibans et leurs alliés ont déjà été financés, entraînés et armés par les Américains, dans les années quatre-vingt, pour se battre contre l’Armée rouge. Ensuite, après l’opération Enduring Freedom en 2001, certains clans, pour des raisons ethniques mais également de contrôle du trafic d’opium et d’héroïne, ont passé des accords financiers avec les Américains pour se battre auprès des alliés, avant de retourner les armes, un peu plus tard, contre leurs commanditaires. Les changements d’alliances tactiques à court terme sont fréquents dans la culture musulmane. Après Marx, les think tank américains feraient bien de consulter l’excellent ouvrage d’Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes. Lecture des plus enrichissante, tactiquement et stratégiquement. Pour revenir à l’opération « super loto pour les Talibans », il conviendra de séparer le bon grain de l’ivraie, d’identifi er les « bons » et les « mauvais » Talibans. Tâche complexe. À peu près autant que celle de l’analyste à qui l’on aurait demandé, pendant la Seconde Guerre mondiale, d’identifier l’« aile gauche » du parti nazi. Cette approche, aveu d’impuissance et d’échec, remet en cause toute la stratégie des alliés. Les Talibans, renforcés par l’isolement politique d’un Karzaï arrivé à Londres avec seulement un tiers de son cabinet valide, ont tout à y gagner. Réintroduire de l’argent frais dans le circuit ne fera qu’aggraver la corruption endémique qui ronge le pays et remettre des armes sur le marché. J’imagine également que la nouvelle réjouira particulièrement les chômeurs américains qui luttent pour retrouver un emploi. Peut-être feraient-ils mieux de se laisser pousser la barbe et de porter un pakol ou un turban…

 

Oncle Vania

(Jean-Michel Cosnuau)

retour