Jeudi 09 Septembre 2010
Pire que les Russes ?
Dans le palmarès des méchants, le Chinois arrive toujours derrière le Russe. Peut-être parce qu’il est plus loin. Ou plus petit. Ou plus nombreux. Alors on a essayé de comprendre. Comprendre comment ça marche, un Chinois. Un pays communiste-à-économie-libérale. Un parti unique. Une calligraphie. On s’est même livrés à quelques comparaisons avec la Russie. Parce qu’on a intérêt à comprendre. Et vite. Avant que la Chine envahisse la Russie. Ou l’achète...
Chaque fois que ma mère refuse de « faire valoir ses droits » – qu’il s’agisse de retourner au marché se faire rembourser une pomme pourrie ou de participer à un meeting d’opposition – mon père lui assène gravement : « C’est parce que tu as toujours peur de tout ! ». Et d’étayer sa théorie : « Tu as une mentalité d’esclave ! Comme tous les Russes, d’ailleurs… » Ceci dit, mon père n’est pas plus « antirusse » que la moyenne des Russes. Longtemps avant lui, Mikhaïl Lermontov qualifiait la Russie de « pays de maîtres et d’esclaves ». Anton Tchekov, qui partageait le diagnostic, exhortait le Russe à « extirper goutte à goutte l’esclave qui est en lui ». Depuis, c’est d'ailleurs l’occupation favorite de nos intellectuels. Ce qui explique peut-être l’air contrit qu'ils affichent en permanence... Pour « détruire l’esclave », ils font des manifestations un peu comme on fait le mur, à 14 ans, pour braver l’interdiction parentale. Tester l’autorité et le pouvoir. Existe-t-il objectivement ou seulement dans la mesure où on le craint... Mais je m’égare. La question est de savoir si les Russes sont, oui ou non, des « esclaves dans l’âme ». S’ils sont tous des sado-masochistes latents qui aiment la « poigne », s’ils sont effectivement conditionnés par « trois cent ans de servage » ou encore la fameuse « mentalité asiatique » qu’on leur prête de manière récurrente. Sinon pour répondre, du moins pour se poser les bonnes questions, nous avons entrepris d’étudier le rapport que les Chinois entretiennent à la hiérarchie et au pouvoir. Parce qu’on les compare régulièrement aux Russes, que l’on affirme également d’eux qu’ils n’aiment pas la liberté, et parce que – heureuse coïncidence – nous publions un numéro spécial consacré à la Chine. Et, si l’explication n’était pas suffisante, parce que le poète – ou était-ce le stratège ? – disait : comprends l’autre pour te connaître toi-même.
Fraîche diplômée du MGU, Natalia Bokova, guidée par les mêmes interrogations, a écrit son mémoire de fin d’études sur le rapport au pouvoir en Chine et en Russie. Elle a, pour effectuer son analyse comparée, vécu une année en Chine, à apprendre la langue et à « faire des interviews détaillées » de Chinois « du continent ». J’esssaie de lui poser des questions intelligentes. Natalia se prend au jeu et m’offre des réponses dignes d'une conférence à l’Académie des Sciences. Hésitant entre deux termes, elle me redemande de préciser si l’article sera « destiné à un public large ». « Très », m’empressai-je de l’assurer pour parvenir à ce qui m’intéresse en réalité : des histoires de rencontres, et de gens.
« Vous les verrez rarement seuls, se souvient la jeune femme. Chaque fois que je tentais de me lier d’amitié avec un Chinois, il voulait absolument que je fasse connaissance avec sa famille, son groupe de fac, ses amis. Et il tenait à ce que je lui présente moi aussi mon entourage ». Parce que –à la différence d’un Européen – un Chinois ne se pensera jamais comme un « voilier solitaire voguant vers le Grand large » mais comme le membre d’une fl otille dirigée vers un but précis. Officier ou matelot, un Chinois tient beaucoup à la place qu’il occupe dans l’équipage. Sa position ne détermine pas simplement ses activités : elle donne sens à son existence. Et, bien évidemment, un Chinois respecte le capitaine, car c’est lui qui organise le chaos en cosmos, qui instaure l’ordre au sein duquel chacun trouve sa destination.
Je crois commencer à comprendre. Natalia me confirme cette vision du monde par une autre anecdote de sa vie chinoise. « Nous étions plusieurs Russes à la fac à Guangzho, raconte-t-elle. Mais, à la différence des Vietnamiens, par exemple, nous n’étions pas en groupe : nous suivions des cursus séparés et ne nous croisions qu’occasionnellement. Un jour, une Russe s’est disputée avec deux Coréens. Le conflit a dû prendre des proportions sérieuses, puisque l’administration de la faculté a organisé une réunion. Quand la Russe s’y est présentée, on l’a vertement congédiée, insistant sur le fait que l’on exigeait non sa présence, mais celle du « responsable » de son « groupe ». Il était tout simplement impensable, pour les enseignants chinois, que nous n’en ayons pas. »
« Un Chinois s’identifie à l’intérieur d’une hiérarchie réelle quand un Européen s’inscrit dans une hiérarchie immatérielle, abstraite, supérieure », commente Mikhaïl Karpov, sinologue, enseignant à l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique. Lunettes fines et veston à carreaux, voix grave, il ponctue son discours de proverbes chinois. Pour Karpov, l’explication est à chercher du côté de la religion.
De même que les Européens partagent, dans leur ensemble, les valeurs chrétiennes, les Chinois suivent les enseignements de Confucius. Les premiers jugent leurs actes à l’aune d'une « conscience morale ». Les seconds « sauvent la face ». Les Chinois ne croient pas à l’au-delà ni au Jugement dernier. Le « jugement » a lieu au présent, à chaque instant, et c’est la vie elle-même, infaillible, qui prononce la sentence. Les plus nobles arrivent au sommet, les moins dignes restent dans la fange. Un Chinois tient d’autant à son statut social qu’il résulte, à ses yeux, non du hasard mais de ses efforts sur la voie de l’autoperfection.
« On ne cache surtout pas son statut social, on l’affiche, on s’en vante à qui veut l’entendre, témoigne Natacha. Je me souviens de cette scène dans un train, une conversation entre un jeune homme et une vieille femme. Au début, vu la nature des propos qu’ils échangeaient, je croyais qu’ils étaient, sinon de la même famille, du moins des connaissances de longue date. Mais petit à petit, j’ai compris qu’ils étaient de parfaits inconnus qui venaient tout juste de se croiser dans ce wagon. Et pourtant, la vieille s’intéressait sans complexes à la situation familiale et au montant du salaire de son interlocuteur, qui répondait très naturellement à toutes ses questions. Les Chinois soignent l’« apparence », et peuvent mentir pour l’embellir, ajoute Natalia. Mes connaissances chinoises me présentaient souvent à leurs copains comme une Française. Ils pensaient que je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Car il est autrement plus prestigieux, pour un Chinois, d’être ami avec un Européen qu’avec un Russe. »
Un Chinois cherche moins à exprimer sa personnalité qu’à incarner sa fonction. Car, si les humains meurent, les fonctions restent. L’État, pour les Chinois, est un orchestre où chacun joue de l’instrument qui correspond le mieux à ses talents. Si un musicien fait de fausses notes, il cède sa place à un rival plus doué. La règle vaut pour les fonctionnaires autant que pour les dirigeants. Dans l’histoire de la Chine, bon nombre d’empereurs qui négligeaient leur destination suprême – celle d’exercer sur le peuple le pouvoir du céleste Paternel – ont fait les frais de la procédure du « changement de mandat », traduction littérale, en chinois, de la « révolution ».
« Traditionnellement, le pouvoir en Chine porte un caractère aristocratique, précise Viktor Boroditch, spécialiste du système politique chinois, en me servant une troisième tasse de thé au jasmin. Conformément à ce modèle, l’administration se recrute parmi les esprits les plus brillants du pays. Passés par le tamis des examens, ils oeuvrent pour le bien commun sans songer à leur intérêt propre. La preuve : les chiffres impressionnants du PIB national et la hausse permanente du niveau de vie de la population. Les Chinois apprécient hautement ces résultats et n’éprouvent envers le pouvoir que confiance et reconnaissance. »
L’enquête de Natalia Bokova, qui date de l’été 2008, le confirme : la majorité des Chinois interrogés attribuent à l’État un rôle primordial dans l’amélioration de leur niveau de vie. 64,2% déclarent éprouver un profond respect envers la loi et admettre pleinement la nécessité de sa fonction répressive. 28,6% des personnes interrogées expriment leur haute considération pour l’État, et seuls 7,2% soulignent l’importance de l’individu. Grand poing levé, soleil radieux, petits bonhommes dansant autour d’un drapeau… : voici comment les sondés de Natacha représentent le pouvoir. S’agit-il de la fameuse expression de piété filiale qui doit, selon Confucius, emplir le coeur de tous les « gens nobles » ? Sans doute.
Dans l’imaginaire chinois, l’État doit ressembler à une grande famille. Rien d’étonnant, pour Mikhaïl Karpov, vu le rôle que la famille a joué dans l’histoire de la Chine. Quand les suzerains français possédaient de vastes domaines et se nourrissaient du pain levé par leurs serfs, la noblesse chinoise louait à l’Empereur des terrains bien plus modestes et les exploitait... en famille. Au moment où la France était divisée en seigneuries vastes et puissantes, la Chine représentait un patchwork de petits villages. Chacun était dirigé par un clan. C’est sur la base de grandes familles que la Chine s’est construite et a forgé son identité. Les Chinois n’ont jamais connu la féodalité ni le servage, en revanche, ils ont porté à la perfection le modèle de l’entreprise familiale. À la différence des Japonais, les Chinois préfèrent ouvrir leur petit hôtel ou restaurant que s’engager sous la bannière d’une corporation aux ambitions planétaires. Il vaut mieux être la tête d’un coq que la queue d’un âne, dit le proverbe. À en croire les témoignages de Vladimir Maliavine, sinologue réputé et enseignant à l’Université Tamkang de Taïwan, les Chinois tentent de reproduire, dans chaque collectif, le modèle familial où le chef est un « père » pour ses « enfants », ses subordonnés. Il ne viendrait pas à l’idée d’un Chinois de critiquer la décision de son supérieur hiérarchique, encore moins de lui désobéir. Le chef d’entreprise est doté d’une connaissance sacrée : son rôle est de diriger et non de discuter ses ordres avec ses employés.
Le mode de gestion, peu efficace dans une entreprise européenne, se révèle parfaitement adapté à la mentalité chinoise. Un Chinois n’attend pas du chef qu’il satisfasse ses intérêts, mais qu’il lui attribue une place dans le monde, qu’il s’agisse du patron d’entreprise ou du chef de l’État. « Nier la hiérarchie, pour un Chinois, équivaut à se nier soi-même, remarque Mikhaïl Karpov. Ce qui explique que l’opposition n’a jamais eu la vie longue en Chine et que la nation chinoise n’a jamais donné naissance à un Soljenitsyne. »
En Russie, au contraire, l’opposition s’agite et les dissidents sont légion. Mais, finalement, les Russes sont pourtant pires que les Chinois. Ces derniers ont en effet l’avantage de la cohérence, alors que les Russes sont en permanence déchirés entre le désir de règles et celui de pouvoir les enfreindre à loisir. Dissonance éreintante pour ceux qui en sont victimes et exaspérante pour le reste du monde. La faute, selon certains esprits fi ns, en serait à Pierre le Grand – encore lui. L’« immersion » dans la culture européenne qu’il a imposée à la Russie a engendré une génération d’aristocrates – puis d’intellectuels – voulant à tout prix prendre les rênes de la voiture Russie, quand le reste de la population se contentait parfaitement de la place du passager... Ce conflit entre l’envie de « mener » et celle de « suivre » est toujours à l’oeuvre aujourd’hui, non seulement entre « occidentalistes » et « slavophiles » mais, surtout, à l’intérieur même de la conscience de chaque Russe... Les Chinois, bienheureux, n’ont jamais connu de Pierre le Grand. Malgré les innombrables tentatives des missionnaires jésuites, ils sont restés hermétiques aux « valeurs chrétiennes » et ont manifesté un scepticisme profond face à l’idée que l’homme était « la mesure de toute chose ». Plutôt que de s’imprégner d’une culture étrangère, ils ont élaboré la leur, en harmonie avec leurs traditions. C’est probablement pour cette raison que les Russes ne cessent de qualifier leur passé d’« erreur », de faire « table rase » et de « repartir de zéro », quand les Chinois suivent une voie unique où, si les dynasties changent, l’objectif reste le même : la puissance de la Chine.
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